L'autre Amérique, essai de Judith Perrignon
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Je me souviens très clairement de mon premier contact avec la science économique.
C’était en 1963, en classe terminale, et notre jeune professeure d’histoire, Aimée Moutet – dont j’appris plus tard que son père avait été un important ministre du Front Populaire – nous enseignait avec talent la crise économique de 1929 et la manière dont Franklin Delano Roosevelt en avait combattu les effets dévastateurs avec sa politique novatrice du New Deal. Depuis, je n’ai jamais cessé de m’intéresser à l’économie politique.
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Ce livre bref mais dense n’est pas tout à fait une biographie de Roosevelt, mais une sorte de « collage » à partir de la trame du journal d’Henry Morgenthau (1891 – 1967), son voisin, fidèle ami et collaborateur, Secrétaire au Trésor, qui le voyait chaque jour et des extraits d’ouvrages d’historiens : David Woolner, Geoffrey Ward, Rebecca Erbelding, Michael Kazin et Katherin Brownell.
L'autrice fait aussi la part belle à Eléanor Roosevelt, la fantastique Première Dame, qui a sans cesse soutenu et apporté son talent à son mari au plus grand bénéfice des Américains.
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Né dans une famille fortunée, neveu du Président Théodore Roosevelt, frappé dans la fleur de l’âge par la poliomyélite, FDR accède à 52 ans au pouvoir suprême en 1933, la même année qu’Hitler.
Il appelle à ses côtés Henry Morgenthau, spécialiste des affaires agraires, qui va l’aider à trouver des ressources financières pour soutenir le pays après l’effondrement financier du jeudi noir et la dévastation de l’économie, puis pour mettre l’économie en état de guerre.
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L’essentiel des mesures sociales du New Deal à pour objectif de relancer la consommation, redistribuer les richesses et ce par tous les moyens (quoi qu'il en coûte ???). La puissance publique naît sur les ruines du capitalisme.
Cependant, FDR rencontre au sein même du parti démocrate de fortes oppositions. Il doit ménager les élus du Sud ségrégationnistes, racistes et antisémites. Le tout dans une atmosphère de préparation de la guerre imminente contre le nazisme.
Morgenthau – ce « jeune frère qu’il n’a pas eu » selon Eleanor - insiste sur la nécessité d’accueillir les Juifs rescapés des persécutions subies en Europe. Mais l’opinion américaine ne le tolèrerait pas. Henry Ford voit dans le New Deal un avatar du socialisme et propage dans son journal un antisémitisme viscéral... il y écrit dans les années 1920, "Imaginons qu'il n'y ait plus de sémites en Europe. Est-ce que ce serait une tragédie si terrible ? »
Malgré le fait qu’il ait contre lui l’église catholique, les milieux d’affaires, les compagnies pétrolières et le FBI d’Edgar Hoover, Franklin Roosevelt sera réélu trois fois, par les gens des villes comme des campagnes, les Afro-Américains comme les Blancs.
Tout à fait opposé au colonialisme, il compte demander aux Anglais et aux Français de renoncer à leur empire après la guerre. Il échoue à obtenir du roi Ibn Saoud un accueil des survivants de la Shoah en Palestine, car : « Ce sont les Allemands qui ont commis tout ça, ce sont des chrétiens. Nous n’avons jamais été impliqués dans cette affaire. Pourquoi devrions-nous les accueillir ? »
Après son décès en 1945, on assiste à la revanche des forces conservatrices contre ces douze années de présidence qui ont laissé s’épanouir les idées égalitaires et redistributrices. La Guerre froide qui s’installe voit la Commission des activités antiaméricaines de McCarthy faire peser le soupçon et la délation sur le pays : dans son viseur : les films, les discours, les livres de Franklin Roosevelt. Eléanor devient une cible privilégiée du FBI qui serait trop proche des communistes, des Noirs, trop libérale … entre autres !
Le New Deal a été consciencieusement démantelé par les démocrates eux-mêmes. Avec Trump, les Etats-Unis reviennent à la figure de l’homme blanc, riche et au-dessus des lois qui incarne la toute puissance du business et donne la priorité à la destruction des services publics. Franklin Roosevelt disait lui-même au plus fort de la crise en 1936 : « Nous savons maintenant que le gouvernement des milieux financiers est aussi dangereux qu’un gouvernement mafieux. » Prémonitoire ???
L’autre Amérique, essai de Judith Perrignon, édité chez Grasset, 234 p., 20€