Peste noire, essai de Patrick Boucheron
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Patrick Boucheron, né en 1965, professeur au Collège de France où il est titulaire de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIème- XVIème siècle. » raconte la plus grande catastrophe démographique de l’histoire de l’humanité, son « grand œuvre » : une histoire mondiale, totale, permanente de la pandémie qui traversa la totalité – ou presque – du monde connu et continue de vivre à bas bruit dans des zones plus ou moins contrôlées.
Car la dernière épidémie de peste a sévi en 2017 à Madagascar et a tué 94 personnes sur 1154 cas. C’est toujours le premier foyer mondial de l’épidémie en 2025. Cependant, comme le disait Paul Veyne, « l’Histoire ne progresse pas, elle s’élargit. Ce qui signifie qu’elle ne perd pas en arrière le travail qu’elle conquiert en avant. »
L’objectif est donc de rompre quelques clichés sur les hôtes de l’agent pathogène : les rats des navires venant d’Orient dans les stocks de céréales ou les rouleaux de soie de Chine infestés de puces et, plus près de nos montagnes : les marmottes …
Ce n’est plus seulement dans un jeu à trois : l’homme – le rat – la puce, car on dénombre 200 espèces de rats et 80 espèces de puces …
La première vague de pandémie (mais était-ce bien la première ?) date de 541 à 749, c’est la peste de Justinien, à une époque où on observe une année sans soleil (536) causée par une forte activité volcanique. Une année de famine, un « petit âge glaciaire » avec de graves conséquences sur la production agricole : déplacements de populations, déprise agricole, dérèglement des régimes hydrologiques en zone méditerranéenne.
L’épicentre de la pandémie est alors situé dans la région des « montagnes célestes », sur le rebord du plateau tibétain … là où elle sommeille parmi les rats, les gerbilles et les marmottes qui pullulent dans un superbe lac.
En 1346, la plaque tournante de l’épidémie est Caffa, point précis où les réseaux commerciaux de l’Eurasie se connectent avec ceux de la Méditerranée grâce à la réanimation du trafic des grains et le déblocage de stocks de céréales à la suite des accords conclus entre la Horde d’Or et les doges de Venise et Gênes. En 1347, la situation de crise est idéale pour sa propagation au sein d’une population affaiblie.
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La peste apparaît sous trois formes : pulmonaire, elle tue en 3 jours à 100%, bubonique, elle tue entre 40 et 70% dans les 3 à 5 jours après l’apparition des bubons, la peste septicémique qui tue immédiatement. Et nous sommes toutes et tous des survivants de la peste noire qui, en cinq ans seulement, de 1347 à 1352, emporta plus de la moitié de la population européenne. Et nous en gardons l’empreinte dans nos gènes …
Au-delà de la narration de la propagation du fléau au cœur du monde connu, l’auteur analyse ses conséquences sociales et politiques : le lien entre surmortalité, inégalités sociales et révoltes politiques, risque épidémique et nivellement des fortunes, manque de main d’œuvre et hausse des salaires, tentatives de les maîtriser, création de domaines latifundiaires.
La diminution de la population entraîne une baisse de la pression sur la production céréalière, le développement du pacage et de l’élevage, favorise le mouvement des enclosures, permet le développent de productions plus rentables (vins, riz, muriers, canne à sucre).
Et puis il y eut « Anno 1349 : lors on assomma les juifs » … des expéditions punitives pillant les biens, tuant les habitants, brûlant les actes – reconnaissances de dettes - en Espagne, Catalogne, Provence, Allemagne. Le plus souvent dans le sillage de la Semaine Sainte ou à la Saint valentin à Strasbourg en 1349 : 900 Juifs brûlés.
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C’est le pasteurien Alexandre Yersin qui découvre à Hong-Kong le bacille de la peste en 1894 et prépare un sérum antipesteux.
Il faut dire qu’à l’époque, on ne connait pas le concept de contagion. Emblème de la modernité hygiénique, le masque est inventé par le médecin malaisien d’origine chinoise Wu Lien-Teh en 1910.
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Mais le livre ne se limite pas à la lutte contre la maladie.
Il en explore les effets sur les survivants, la culture, les mœurs, la morale, les paysages du désastre, les résurgences dans la panique (épidémie de SIDA, arrivée du Covid-19), dans la littérature et la peinture, les moyens d’isoler les malades, les rites funéraires escamotés …
J’avoue m’être un peu perdue dans cette histoire totale d’un phénomène récurrent, car des foyers dormants – toujours ces adorables marmottes qui servent de réservoirs – subsistent … et les possibles changements d’hôtes, les toujours possibles mutations du génome de l’agent pathogène permettant de transmettre le fléau, aussi !
Peste noire, essai de Patrick Boucheron, éditions du Seuil, 554 p., 27€