Une histoire du Milieu, par Jérôme Pierrat
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Une histoire – sans doute pas toute l’Histoire - très détaillée, sanglante, écrite avec vigueur et parfois le langage imagé des malfrats, un dictionnaire biographique de la plupart des truands qui se sont illustrés durant 150 ans par leur origine régionale – en particulier les Corses – leur mode opératoire, et le plus souvent leur mort violente, mais une histoire dont certains sont carrément absents comme Jacques Mesrine et qui s’arrête là où certains protagonistes sont encore en vie … Il est vrai que citer des noms, même de disparus, peut encore susciter des vendettas !
Un livre totalement consacré à son sujet : pas de pages de notes reportées en fin d’ouvrage, pas de bibliographie fournie sur un sujet qui a pourtant donné bien des interprétations littéraires ou cinématographiques. 439 p. de récit, plus deux de remerciements, c’est tout.
Des notions utiles à rappeler, à l’heure où l’information en continu nous abreuve de fusillades, règlements de comptes entre dealers, luttes de territoire, home jackings, braquages de bijoux célèbres … qui nous font penser à une subversion irrémédiable du monde des gens « bien ».
De 1850 – le début de la Révolution industrielle – à nos jours – celle de la révolution digitale, la délinquance a toujours existé. Et l’activité de base des truands est le proxénétisme, un bizness qui permet de gagner de l’argent avec zéro investissement, qui ne requiert pas de compétences particulières – de célèbres truands étaient illettrés – l’argent gagné permettant d’investir dans des domaines respectables, mais aussi contraint le voyou à défendre sa femme (ou ses) contre ses concurrents, les jaloux, les envieux.
Partout où sont regroupés des foules de célibataires en manque de loisirs et qui ont un pécule à dépenser, il faut fournir des filles : marins des grands ports, garnisons, chantiers ferroviaires, mines, émigrants fraîchement arrivés … et ce, dans le monde entier. Selon l’auteur, la traite des blanches concerne une majorité de filles consentantes, espérant gagner un pécule leur autorisant l’achat d’un bar, ou une place de cadre dans une maison close. Ainsi, les truands et leurs filles voyagent là où il y a de l’argent : en Californie sur les sites de la ruée vers l’or, en Australie, en Alaska, à Saïgon, en Afrique du Sud où l’on apprécie particulièrement les french girls. La plaque tournante de ce trafic est Barcelone.
Autres grandes places : Buenos Aires – bien dotée en truands évadés du bagne de Cayenne et en ex-nazis ou collabos – et Alexandrie pour le Moyen-Orient.
Après la grande crise, la prostitution faisant moins recette, ce sera le trafic d’héroïne qui attire les riches oisifs européens et les artistes. Les chimistes français sont très recherchés, les laboratoires vite déménagés.
Le folklore évolue avec le temps mais le parcours initiatique type demeure : colonie pénitentiaire, Batd’Af’, Marseille, prostitution, braquages … jusqu’à la journée de deuil pour le Milieu : la loi Marthe Richard d’avril 1946 qui interdit les maisons closes. A Paris, les 2000 filles qui y travaillaient dans 77 maisons se retrouvent sur le trottoir.
Mais le Milieu s’adapte aux évolutions de leur clientèle et de la technologie, noue des contacts avec le monde politique – membres de la Résistance, OAS, SAC, Socialistes à Marseille … La police aussi se structure et se muscle. On compte les morts des deux côtés.
Chaque nouvelle génération prend la relève. Au 21ème siècle, le Milieu a migré vers les Cités : hasch, cocaïne, ecstasy, armes, vêtements griffés, cigarettes … là est la pépinière du grand banditisme.
Quelques figures hautes en couleurs dotées de surnoms qui ne seraient pas drôles s’ils ne signifiaient pas une carrière criminelle particulièrement létale.
Une histoire du Milieu, de 1850 à nos jours, par Jérôme Pierrat, édité par la Manufacture de Livres, 442 p., 23€.