Frapper l'épopée, roman d'Alice Zeniter
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Comme j’aurais aimé avoir pour professeur de lettres une femme comme Alice Zeniter !
Après L’art de perdre et Comme un empire dans un empire, c’est le troisième roman de cette talentueuse autrice que j’ai le grand plaisir de lire.
Celui-ci nous emmène aux antipodes – il faut plus de vingt heures de vol pour aller en Nouvelle-Calédonie, une terre de paradis et de souffrances, en pleine effervescence autonomiste aujourd’hui comme hier. Et grâce à ce roman, on comprend pourquoi.
Depuis quelques années, je « creuse » le sujet de la colonisation et j’en viens à la conclusion que ce fut, pour les grandes puissances colonisatrices comme pour les peuples asservis et « bénéficiant » des « bienfaits » de la colonisation, la plus grande calamité des deux derniers siècles. On peut tout aussi bien remonter aux grandes découvertes et à la mise en coupe réglée des Amériques, puis de l’Asie et de l’Afrique, l’instauration de l’esclavage et de la traite des êtres humains … tout cela à l’origine de l’accumulation de capital ayant ouvert la voie à la Révolution industrielle. Et cependant, je ne sens personnellement aucune inclination envers le marxisme …
A travers l’histoire de Tass, cette jolie trentenaire née à Nouméa des amours d’une touriste métropolitaine et d’un autochtone d’origine algérienne, nous comprenons l’extraordinaire malentendu subsistant entre les différentes communautés qui, de jour en jour, continuent à se tourner le dos sur cette grande île, conçue à l’origine pour servir de bagne de remplacement encore plus éloigné que Cayenne …
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Kanaks, Blancs Métro (Zoreilles), descendants de forçats libérés ou relégués, anciens communards - comme Louise Michel et Henri Rochefort - Asiatiques, Algériens condamnés jadis pour s’être révoltés contre le colonisateur et qui s’enrôlent pour réprimer les Kanaks en lutte contre l’envahisseur … Tous les ingrédients de la colère sont clairement exposés … Après les récents événements et les destructions causés par les émeutes, il est clair que les plus motivés quittent le territoire, ce n’est plus qu’une question de temps avant que la majorité des habitants n’accède à l’indépendance.
Il reste la virtuosité de l’autrice pour nous faire rêver devant les paysages somptueux de l’île, découvrir des mots et des expressions inconnus : kava, nakamal, margouillats, nid-de-guêpes et ce petit groupe de jeunes activistes qui prônent une sorte de chaos à bas bruit : l’Empathie violente.
Le but de leur organisation est de créer des situations qui reproduisent à très petite échelle l’expérience de la dépossession pour en souligner l’absurdité. Les jeunes adhérents du groupe volent, par exemple, des cartes de crédit à des Blancs pour acheter des choses totalement inutiles. Juste pour créer l’incertitude, s’introduire dans les maisons pour y déplacer des objets sans rien prendre, se mouler dans un matelas à mémoire de forme pour brûler le sommeil du colonisateur ou de ses descendants, pour montrer ce que dépossession signifie.
Il paraît qu’il est difficile de se procurer le livre sur la Grande Terre … mais c’est auprès des métropolitains qu’il faut diffuser cette histoire, infiniment pleine d’enseignements …
Frapper l’épopée, roman d’Alice Zeniter, chez Flammarion, 346 p., 22€