Cosette Harcourt, un studio de légende par Guillaume Evin
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Lorsque j’allais encore au cinéma, j’admirais les sublimes portraits des vedettes en noir et blanc, saisies par le studio Harcourt …Un style inimitable, une élégance surannée de bon ton … un regret aussi car, après mon premier séjour linguistique dans la famille de mon amie Karen et le cadeau d’un appareil réflex que m’avait ramené du Japon mon père, j’avais imaginé devenir photographe … Jusqu’à ce qu’il me dise : « passe ton bac d’abord ! »
Bref, je suis toujours aussi fan de photo et j’ai apprécié cette monographie historico-publicitaire du plus célèbre studio de portraits, qui a su traverser l’histoire et les bouleversements technologiques.
C’est d’abord un livre d’art puisqu’il réunit une foule de visages d’artistes sculptés dans la lumière, devenus totalement intemporels. Ensuite la personnalité de l’auteur, spécialiste de l’histoire du cinéma et des biographies d’artistes d’Hollywood et de nos monstres sacrés : la filiation avec le Studio Harcourt est évidente.
Une histoire qui traverse un siècle. Pas si lointain du nôtre, puisque l’entreprise est encore vivante – Elle a même le label « Entreprise du patrimoine vivant » depuis 2015. Un concept créé par l’association de trois volontés, et au premier rang le talent d’une femme … qui avait choisi comme nom de guerre Cosette Harcourt.
Née Germaine Hirschfeld en décembre 1900, d’origine juive allemande, elle quitte Paris en 1914 lorsque le sentiment anti immigrés allemands envahit le pays que ses parents ont choisi pour refuge, et s’installe à Londres. Elle revient à Paris au début des années vingt, comme photographe et fait ses gammes auprès des frères Gaston et Lucien Manuel qui tiennent studio de photographies et d’apparat et où exerce le portraitiste Lucien Lorelle, qui va lui enseigner son style, ce code esthétique reproduit inlassablement, à rebours de toutes les modes.
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Et puis, elle rencontre les frères Lacroix, Jacques et Jean qui travaillent dans la publicité, fondent un groupe de presse et créent des revues professionnelles (pour les quincaillers, les plombiers, les médecins …). Jacques Lacroix tombe amoureux de cette femme libre, travailleuse acharnée, et lui confie en 1934 la direction d’un studio, avec aussi Robert Ricci – le fils de la créatrice Nina. Entre 1934 et 1945, 9000 négatifs, un millier de clients …
En août 1940, Jacques épouse Cosette pour la protéger de la déportation mais elle doit fuir à nouveau à Londres. Jacques crée, Jean gère, Jacques utilise le studio pour fabriquer des faux papiers pour la résistance, Jean s’accommode de la présence des officiers allemands qui viennent se faire tirer le portrait en grand uniforme et des artistes et hommes politiques de la collaboration qui les accompagnent.
Jacques aura pourtant à se justifier à la Libération. Jacques et Cosette divorcent le 1er avril 1946 mais continuent à habiter ensemble. Certains supputent que le mariage n’aurait jamais été consommé …
Le studio reste fidèle à son style immuable : la séance dure environ deux heures, c’est un rituel dispensé dans le décor d’un palais haussmannien du 16ème arrondissement. Des portraits de profil ou de trois-quarts, pas de décor, ni accessoire, un fond uni clair ou foncé, dépouillé, tout est dans le regard. Une armée de photographes – dont certains issus du cinéma comme Raymond Voinquel - travaillent à la prise de vues et à la réalisation. L’être pris en photo est abandonné au regard du photographe, il est glissé dans le moule Harcourt, acceptant d’être lui et un Autre à la fois.
La technologie du réflex puis l’apparition du numérique vont bousculer le destin de l’entreprise mais le studio existe encore, la légende perdure … il faut désormais débourser 2000€ pour se prendre quelques instants pour une star de cinéma.
Le fonds des négatifs réalisés depuis l’origine est géré par le Ministère de la Culture.
Cosette Harcourt, un studio de légende, par Guillaume Evin, pré et post-face de Francis Dagnan, président du Studio Harcourt, Hugo Doc éditions, 240 p., 19,50€