Le droit de croire, essai de Patrick Cabanel
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J’ai toujours été stupéfiée – et horrifiée - par la violence des luttes religieuses à travers les siècles… Et ce que nous vivons aujourd'hui ne nous dit rien de bon. Aussi, lorsqu’un des meilleurs spécialistes de l’histoire du protestantisme en France publie un essai sur le droit de croire, je n’ai pas hésité.
Certes, il s’agit d’un ouvrage universitaire bourré de citations, mais il mérite qu’on ne s’arrête pas à cette masse de références car l’histoire de la longue et difficile marche en France vers le pluralisme religieux depuis le XVIème siècle est passionnante … et parfois aussi, désolante.
C’est l’histoire du refus de la différence depuis le Moyen-Âge et de l’évolution des relations avec les Vaudois, les Cathares, les Juifs, les Protestants, les Jansénistes, les Musulmans, les sectes (compagnons de Jéhovah …)
J’ai appris ici une foule de choses : le premier édit de pacification entre catholiques et protestants date de janvier 1562, dix années avant la saint Barthélémy, où l’Etat se fait pour la première fois le garant de la coexistence pacifique avec les catholiques. Sauf que dès le 1er mai, les affidés du duc de Guise commettent le massacre de Wassy : les protestants forment désormais une communauté organisée et armée …
L’édit de Fontainebleau de Louis XIV révoque celui de Nantes en 1685 et met fin à cette société à deux religions. Il revient à la norme unitaire juridique, philosophique et confessionnelle : tout exercice du culte protestant, sous quelque prétexte que ce puisse être, est interdit, même dans les maisons particulières, mais il autorise la liberté de conscience. Autre minorité persécutée : les Jansénistes, considérés comme une dangeuse hérésie au sein de l’église catholique. Il importe pour Louis XIV – influencé par les Jésuites - de discréditer un système théologique fondé sur la grâce et la prédestination, qui a des affinités avec le protestantisme.
L’affaire Calas et l’influence des Lumières relancent le débat. Car reconnaître deux religions serait reconnaître deux clergés, donc deux états-civils car aux yeux de la loi, les protestants mariés ne sont que concubins, leurs enfants ne peuvent hériter, il faut les enterrer à part …
En 1787, un édit établit enfin une forme de laïcité pour les non-catholiques, ouvrant ainsi la voie à l’intégration des Juifs. Ce n’est pas encore la liberté des cultes mais un « droit de cité » pour les non-catholiques.
Les Protestants sont déçus de l’édit, les ultra-catholiques ne décolèrent pas et crient au complot : « grand remplacement » (déjà !), noyautage de l’administration, enseignement de l’hérésie, développement de la liberté de pensée … Ici commence l’antijudéoprotestantisme ...
Ensuite, Maleshebes, l’abbé Grégoire et Rabaut Saint Etienne puis la Révolution feront le reste. Autre étape : le Concordat et les articles organiques de Napoléon en 1802. Avec la colonisation de l’Algérie, le gouvernement laïque va reconnaître et créer pour l’Islam un culte nouveau, doté d'un clergé pour une religion qui n’en a pas, et construire une grande mosquée à Paris : encore un réflexe catholique et concordataire : une sorte d’Islam gallican.
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La loi de séparation de 1905 met en place le pluralisme absolu, mais n’aura pas préservé les Juifs de la plus grave régression avec les lois raciales de l’été 1940 et le décret Crémieux.Comme toujours, recul de la parole donnée, et l’apparition du complotisme (antisémitisme, anti-maçonnerie …) dès que l’on accorde des droits nouveaux aux minorités.
Que dire – avec Jérôme Fourquet entre autres – du catholicisme qui connaît aujourd’hui le difficile apprentissage, pour l’ancienne majorité, de sa nouvelle condition de minoritaire face à l’Islam : exchristianisation, exculturation, décatholiscisation, dislocation de la matrice catholique, lente exténuation du catholicisme ?
Ainsi se lit la lente et douloureuse marche vers le pluralisme religieux … Finalement, c'est peut-être davantage la manière de faire qui importe plus que le résultat ?
Le droit de croire, La France et ses minorités religieuses, XVIème – XIXème siècle, essai de Patrick Cabanel, éditions Passés/Composés, 378 p., 23. €