Histoire de Jacqueline et Pierre - Partie deux
Les camps de Franco
Quelques heures plus tard, Pierre fait connaissance avec
les prisons franquistes, dans la petite ville de Barbastro. La geôle est
surpeuplée de gens dont l’avenir est bien sombre, des combattants républicains
notamment.
La bureaucratie gouvernant l’Espagne franquiste, le petit évadé
français reçoit le 28 juin 1943, à Barbastro, une carte d’alimentation
(« cartilla individual de racionamento »). Il y a bien une carte
d’alimentation, certes, mais il n’y a rien à manger.
Quelques jours après, Pierre est transféré à Miranda de Ebro. C’est un camp d’internement, créé en 1937 au cœur de la Castille franquiste pour enfermer les Républicains. Les évadés de France, comme les autres détenus, sont soumis à un régime de famine. Pire encore : l’hygiène y est inexistante. Il y a un point d’eau pour 3000 détenus dans le quartier des Français, et la plupart des détenus conserveront, comme Pierre, des séquelles médicales de leur séjour.
Pierre y passe un long hiver, dans le vent glacé du plateau castillan. Cependant, comme tous ses compagnons français qui ont réussi la traversée des Pyrénées, il sait que les Espagnols ne l’extraderont pas en France occupée, et même le relâcheront un jour ou l’autre.
Franco, malgré l’aide que lui ont apportée en 1936
l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, ne collabore pas avec ces puissances,
même entre 40 et 42, quand tout semble leur réussir. Dès le début 43, la
défaite allemande à Stalingrad le conforte dans sa prudente neutralité. Les
Américains et les Britanniques négocient avec lui certaines facilités
économiques et militaires, notamment l’exfiltration des évadés de France, parmi
lesquels, d’ailleurs, se trouvent des pilotes anglo-américains abattus en
France, et bien sûr les Français qui veulent rejoindre la France combattante en
Afrique du Nord.
Deux poutrelles d’acier et deux sacs de ciment
C’est ainsi qu’un jour, Pierre est emmené par les gardiens
vers un train. Pas d’explication, bien sur, mais le train roule vers le sud.
Pierre a gardé le souvenir d’une Espagne totalement désolée, ravagée par la
guerre. C’était particulièrement vrai pour Madrid, assiégée pendant 3 ans, et
bombardée chaque nuit pendant les offensives.
Mais à Madrid, l’ambiance change : plus de surveillance
étroite, « Vous allez chez De Gaulle » ; les jeunes gens sont
réceptionnés par la CROIX-ROUGE américaine et par les représentants de la France Libre,
A Malaga, Pierre et ses copains ont une nuit à passer ; comme tous les jeunes gens, ils trouvent sans peine les lieux où l’on s’amuse. On imagine leur bonheur, après plusieurs mois de privations. Le bonheur peut avoir ses pièges : Pierre, qui n’avait pas bu une goutte d’alcool depuis six mois, a forcé sur le vin local, et s’est endormi profondément dans les bras d’une jeune beauté mercenaire. Il se retrouve au réveil sans costume, ni chaussures, ni argent. La petite demoiselle qui était sensée passer la nuit avec lui, a tout emporté. On lui prête des vêtements, et il va à la Police. Là, on lui montre une demoiselle, qui est justement sa compagne de la nuit. Et il refuse de la reconnaître, imaginant quelles lourdes conséquences son témoignage pourrait avoir dans cet Etat policier. La générosité, c’est déjà le trait dominant de Pierre !
En route pour le port : là, un cargo attend les
passagers pour Casablanca, au Maroc libre. Mais ils ne sont pas venus à
vide : Pierre et ses copains apprennent qu’ils sont échangés contre
remboursement : un évadé pour deux poutrelles d’acier et deux sacs de
ciment. «C’est là, dira toujours Pierre, que j’ai appris ma vraie valeur».
La Première Armée française
Arrivés à Casablanca, les jeunes Français sont dirigés vers
le Bureau de recrutement. Fin 43, le Comité français de Libération nationale,
qui unit après tant de difficultés la Résistance, a besoin d’effectifs, pour
participer à la lutte qui se prépare avec les débarquements en Europe. En Afrique
du Nord, il lève toutes les classes mobilisables, chez les
« Indigènes » comme chez les « Français de souche », et il
voit arriver avec joie ces garçons (et filles) de France qui ont franchi les
Pyrénées au péril de leur vie.
Pierre, qui a déjà subi l’entrainement d’un chasseur alpin, recommence tout dans un Régiment de Zouaves. Départ vers la montagne de l’Atlas, exercice intensif et nourriture solide, de quoi oublier les miasmes de Miranda. Pierre, qui a une formation en électricité, est transmetteur, à l’état-major d’un régiment d’infanterie qui va « voir du Pays ».
Le débarquement en Provence
Il ne part pas, comme tant d’autres, en Italie ; son régiment est intégré à l’Armée du général de Lattre, le seul officier général français qui ait tenté de résister à l’invasion de la zone « libre » le 11 novembre 1942.
De Lattre est aussi le seul à savoir qu’il faut préparer sa Ière Armée française à débarquer en France, avec les alliés américains et britanniques, et à en chasser l’occupant. Et il la prépare bien. Dotés de matériel américain, travaillant sans relâche pendant l’hiver 43-44 et le printemps suivant, les soldats de la Ière Armée sont prêts quand on les envoie le 15 aout 1944 sur les côtes de la Provence.
Pour Pierre, c’est le baptême du feu, à Agay, le 15 aout, puis, pour la libération de Marseille, le 29 aout 1944. La remontée de la vallée du Rhône, puis de la Franche-Comté, se feront sans trop de drames, disait Pierre. Des jeunes des maquis (Forces Françaises de l’Intérieur) s’engagent sur le trajet. Moins entraînés, mal équipés, ils ont besoin de l’attention des « anciens », qui, comme Pierre, n’ont pas plus de 23 ans.
Les Allemands se replient, sans trop insister jusqu’à une ligne précise : la frontière du Haut-Rhin, au sud de Mulhouse, où, pour eux, commence la « Heimat », la Patrie allemande. A partir de là, ils pratiquent une défense acharnée. Ils vont défendre l’Alsace tout un hiver, avec ce qui leur reste de bonnes troupes, d’armes et de matériels, avec aussi, pour beaucoup d’entre eux, l’expérience de cinq années de guerre, dont quatre en Russie.
Pierre se souviendra toujours du 2 février 1945 : c’est le jour de l’anniversaire du Général de Lattre, et c’est le jour où la Ière Armée est venue à bout de la poche de résistance de Colmar. La belle ville de Colmar, vouée aux fastes militaires depuis que Louis XIV y a pris pied au nom de la France en 1648, garde encore dans ses façades la trace de ce combat terrible. Pierre, petit transmetteur dans un régiment, est en première ligne et pense sa dernière heure arrivée.
RHIN et DANUBE
Mais il a eu de la chance, il est resté en vie et en bonne santé. Il va passer le Rhin au printemps 1945, car il sera de ces Français qui marcheront du Rhin au Danube jusqu’au 8 mai 1945, date de la capitulation du IIIème Reich.
Quand elle traverse ce qui a été une ville, son unité
blindée marche au milieu des ruines ; les rues, les chemins, ne sont plus
tracés. Il n’y a plus de résistance organisée, mais il faut se méfier des
pièges et de jeunes combattants fanatisés. Dans les ruines d’une maison,
Pierre, comme beaucoup de ses copains, ramasse et garde en souvenir un fusil
allemand « Mauser », qu’il a ramené lors de sa démobilisation, et
conservé toute sa vie chez lui. J’ai recueilli cet héritage, non sans avoir,
conformément au Règlement militaire, séparé une « pièce essentielle »
de l’arme.
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