Le village de l'Allemand, roman de Boualem Sansal (2008)
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Comme chacun de nous, je me suis réjouie à l’annonce de la libération de l’écrivain Boualem Sensal, emprisonné à Alger depuis le 24 novembre 2024. J’avoue que je n’avais rien lu de cet auteur et qu’il était temps d’apprendre à connaître son oeuvre.
Je me rends donc auprès de ma librairie habituelle, pensant naïvement qu’une table ou un présentoir dédié à cet écrivain serait mis en bonne place … mais pas du tout. On me mena auprès du rayon « Littérature française » où je choisis « Le village de l’Allemand, ou le journal des frères Schiller », publié en 2008.
Une expérience de lecture émouvante, prégnante, obsédante. Un style à la fois poétique et terriblement efficace, une réflexion sur la responsabilité irréfragable des parents vis-à-vis de leurs enfants, au-delà même de la mort …
Un tableau sans concession de la montée du fanatisme religieux dans nos « quartiers sensibles », de l’isolement dans l’ignorance historique totale des jeunes générations de nos banlieues (étymologie : lieux mis au ban du reste de la population), une analyse sévère de la gouvernance du pays d’origine de l’auteur.
Et surtout, le roman fait un parallèle entre islamisme et nazisme. Il raconte l'histoire du SS Hans Schiller, ingénieur chimiste ayant travaillé dans plusieurs camps de concentration, qui bénéficia d’une filière d’exfiltration après la défaite allemande et se retrouve ensuite à aider l’Armée de Libération Nationale algérienne pour, finalement, devenir un héros de la guerre d’indépendance et se retirer dans un petit village algérien où il fonde une famille.
Il a cependant envoyé ses deux fils en France afin qu’ils y bénéficient de bonnes études, et l’aîné, Rachel (contraction de Rachid et Helmut) est devenu cadre supérieur dans une multinationale. Malrich (Malek + Ulrich) son cadet, lui, « soutient les murs » de la Cité.
En 1994, le GIA massacre une partie de la population du village, dont les parents de Malek et Rachel. Celui-ci décide de revenir en Algérie se recueillir sur la tombe de ses parents. Il y retrouve avec stupeur l’histoire de son père avant son installation en Algérie: se découvrir le fils d’un bourreau est pire que d’avoir soi-même été un bourreau. Il ne le supportera pas et se donne la mort une fois rentré en France, en signe d’expiation.
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Je comprends - sans la cautionner - pourquoi l’écrivain suscite la réaction des autorités de son pays de naissance. Mais, comme disait le général de Gaulle, « On n’enferme pas Voltaire » à propos de Jean-Paul Sartre.
Un livre sombre, plein d’humanité malgré son propos d’un pessimisme profond (et rien ne change depuis sa publication), une réflexion d’une honnêteté infinie.
Question subsidiaire : le Président Steinmeier a-t-il lu ce livre, est-il traduit en Allemand ? Si oui, je lui suis infiniment redevable, comme tous les Français, pour son rôle dans cette libération.
Quel gâchis pour les relations entre deux pays qui ont tant de souvenirs – bons et mauvais – mais aussi des non-dits – à partager ! Nous l'avons fait avec l'Allemagne, pourquoi pas avec l'Algérie ? Est-ce seulement une question de temps ?
A lire aussi : Inconnu à cette adresse, de Kressmann Taylor (1938)
Le village de l’Allemand, ou le journal des frères Schiller, roman de Boualem Sansal, éditions Folio, 306 p., 9,50€.